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Le concombre de mer démasqué
Les concombres de mer ont la cote en Chine. Là-bas, on les mange. Mais ici aux Philippines, pas question d’avaler ça. En revanche, on les pêche pour les vendre aux Chinois. Après quelques semaines de préparation, le concombre de mer deviendra ainsi un concombre volant, prenant l’avion vers des pays où il est traité comme une star. Allons voir ça de plus près.
A Coron, à l’ouest des Philippines, les pêcheurs ramènent chaque jour des kilos de concombres de mer, qu’ils vont chercher à 20, 30 mètres de fond, parfois plus. Pour cela, ils utilisent des compresseurs à air, une technologie extrêmement rudimentaire et dangereuse. Les Philippins appellent cette technique de pêche le pa aling. Un compresseur, situé sur le bateau, envoie de l’air non filtré à travers des tubes en caoutchouc que les plongeurs saisissent entre leurs dents.
Le débit d’oxygène n’est pas régulé. Le compresseur est en général vieux et rouillé, les tuyaux sont rafistolés et emmêlés, bref, c’est une technique à haut risque. Timothy Allen l’a documentée dans un film fascinant. Il ne s’agit toutefois pas de la même pêche : dans le film, il s’agit de poissons attrapés au filet.
Pour le concombre de mer, les pêcheurs, lestés par des sacs de pierres, marchent sur le fond de l’océan, chaussés de palmes artisanales. Celles-ci sont souvent en bois. Elles sont courtes, de manière à permettre de nager aussi bien que de marcher. Elles sont équipées de pointes, comme des crampons, pour éviter tout dérapage.
Au fil de leur avancée, ils ramassent les précieux concombres de mer qui sont faciles à attraper car inoffensifs et immobiles. En fait, si la technique de respiration utilisée n’était pas aussi dangereuse, et s’ils étaient équipés d’un éclairage artificiel et de combinaisons de plongée intégrales (il fait sombre et froid par -30 mètres), ce serait un boulot facile. Mais c’est très très loin d’être le cas. Evidemment, le pa aling a été interdit. Trop d’accidents, trop de morts. Et évidemment, tout le monde continue à le pratiquer. Il faut bien manger.
Le risque paie : le concombre de mer vaut de l’or
Lorsqu’on voit à quel prix ces créatures des profondeurs seront vendues aux producteurs, on comprend mieux les risques que prennent les pêcheurs. Un kilo de l’espèce la plus recherchée, appelée ici « susuan » vaut jusqu’à 6000 pesos, soit 100 euros. La moins chère de toutes vaut 200 pesos par kilos, environ 3 euros. On appelle ces spécimens « sapatos », chaussures. Ils sont en photo en tête d’article.
Pour pouvoir apprécier l’énormité des sommes payées pour ces animaux, il faut avoir en tête le salaire moyen philippin : environ 115 euros par mois. La majorité des foyers vit avec moins d’un euro cinquante par jour.
Mais tout cet argent ne va pas aux pêcheurs. Tout d’abord, il faut prendre en compte le nombre d’équipiers. Une demi-douzaine d’hommes, parfois bien plus, travaillent ensemble pour ramener quelques kilos de concombres. Il faut donc déjà diviser les sommes obtenues par le nombre de pêcheurs présents. Mais surtout, il faut savoir que le propriétaire du bateau aura d’office 70% de la somme totale. Les équipiers se partagent donc les 30% restants. Bref, aucun simple pêcheur ne fera jamais fortune grâce aux concombres de mer.
Bouillir, brosser, fumer, sécher, dans un entrepôt ou à la maison
Les producteurs préparent ensuite les bêtes à l’export. Pour cela, elles sont d’abord bouillies pour les attendrir, puis vidées. On les brosse et les nettoie ensuite, puis on les met à fumer durant deux jours. Il faudra ensuite les sécher. Sous le soleil de plomb de Coron, le séchage prend une semaine complète.
Une fois séchés, ils viendront remplir des sacs de 50 à 60 kg. Ceux-ci partiront pour Manille par avion. Là-bas, ils seront vendus à un intermédiaire qui les vendra ensuite à des clients étrangers, principalement Chinois, Taiwanais ou Singapouriens.
Le principal producteur de concombres de mer de la province de Coron est comme par hasard… Chinois. Il achète les cargaisons des pêcheurs locaux et les transforme, puis les stocke dans ses locaux de taille modeste. Les techniques sont artisanales et respectent toutes les lois en vigueur.
D’autres producteurs, nettement plus petits, travaillent directement chez eux. C’est le cas de plusieurs familles qui habitent dans un quartier flottant de Coron Town. Elles vivent au milieu des concombres de mer, qui sont directement livrés à leur porte par les bateaux des pêcheurs.
Dans la pièce principale du foyer, on les brosse, on les lave, on les fait bouillir. Puis on les fume dans un immense fumoir attenant, qui donne sur le lieu de vie. Deux grandes portes en bois laissent passer une chaleur étouffante ; lorsqu’on les ouvre, des dizaines de tiroirs sont pleins de concombres en cours de fumage. On les séchera ensuite sur le toit de la maison. Ils seront, là aussi, vendus à des acheteurs de Manille qui les exporteront ensuite.
Les Philippins ne savent pas trop ce qu’il adviendra de leur produit ensuite. Ils savent à peu près quelles sont les nationalités intéressées et connaissent le but alimentaire du produit. Mais ils ne savent pas combien ces bébêtes se vendent à Hong Kong, et n’ont aucune idée non plus des usages de la pharmacopée ou des vertus supposées des concombres de mer.
Le voyage du concombre continue
Le concombre s’envole d’abord pour la capitale. A chaque échange, le produit prendra de la valeur. Mais tant que l’on reste à l’intérieur du pays, cette plus-value restera raisonnable. Ainsi, dans le quartier chinois de Manille, Binondo, un kilo de susuan coûte 8000 pesos, soit environ 130 euros. De Coron à Manille, le prix du produit a déjà enflé d’un tiers.
Les choses s’emballent lorsque le concombre s’envole une deuxième fois, pour arriver en Chine. A Hong Kong, le susuan, c’est la truffe noire des océans. Un kilo y coûte plus de 830 euros. Et dans un kilo, on a à peu près 25 concombres de mer. On le réhydratera pour le manger (trempé durant 24 heures, il reprend sa taille initiale).
Comment justifier ce prix ? Les Chinois ont plein d’arguments. Le concombre de mer est garanti sans cholestérol. Il est bon pour la peau. Il combat le cancer. Ou l’impuissance. La liste est longue. En tous cas, si vous voulez leur avis, le concombre de mer, c’est génial.
Victime de son succès, cet animal est aujourd’hui menacé d’extinction. C’est officiel depuis 2002. Aux Philippines, c’est le quatrième produit marin en terme d’exploitation des ressources, et le huitième en terme d’exportation. Entre 2003 et 2006, le pays en a exporté 3532 tonnes, pour près de 757 millions de pesos (12,6 millions d’euros).
Certains pays, comme Vanuatu, ont interdit la pêche aux concombres de mer, car la demande chinoise ne permet pas le développement durable de l’activité. Si d’autres gros producteurs suivent la même voie, les prix à l’export grimperont, et le braconnage sera de plus en plus tentant. Les pêcheurs philippins n’ont pas fini de se détruire les poumons.






















Excellent reportage, bien documenté. Merci.
De rien
Merci ! C’était un plaisir d’enquêter sur ce sujet : belle région, gens avenants… ça a demandé du temps et du boulot évidemment, mais je me suis régalée.
Merci
Oui oui oui…. il faut ajouter que la disparition de ces animaux signent la disparition des coraux puisque ce sont les filtres des coraux…. Le suicide collectif est toujours en marche, comme disent les chinois : la mort entre par la bouche.