Miam miam Fukushima
Un peu plus d’un an après les premières fuites de la centrale nucléaire de Fukushima, la crise alimentaire japonaise est loin d’être finie, mais la méfiance se dissipe peu à peu. Le gouvernement est en train d’amorcer un retournement de situation, après avoir interdit les produits de la région contaminée : le but est à présent de la soutenir coûte que coûte, même si cela demande aux pouvoirs publics et aux industriels de ranger leur éthique au placard. Venez, on va manger plein de trucs de Fukushima.
Aujourd’hui, le Japon doit faire face à un double problème : la région de Fukushima, qui tire habituellement une grande partie de ses revenus de l’agriculture, est en crise car ses produits ont été bannis du commerce durant des mois. Il faut donc la soutenir financièrement ou plutôt trouver des solutions à moyen terme car le problème ne sera pas résolu de sitôt. En même temps, tout ce que cette région a à offrir, ce sont précisément des produits dont les effets sur la santé sont extrêmement incertains.
Il faut donc tenter de relever économiquement une région sinistrée en écoulant ses produits à travers le reste du pays alors qu’on a passé des mois à dire qu’ils étaient dangereux. Il y a des pays où ce serait plus difficile à faire que d’autres. En France par exemple, la psychose autour des contaminations par la radioactivité, qu’elles soient véhiculées par les vents, les pluies ou la nourriture, est grande depuis les mensonges de Tchernobyl.
Vendre les produits de Fukushima, c’est faisable
Au Japon, c’est assez différent. Il est difficile de savoir exactement pourquoi les Japonais restent aussi calmes et confiants suite à l’incident de Fukushima; c’est sans doute dû à la conjonction de plusieurs facteurs, à savoir un certain manque d’information, une grande confiance dans les pouvoirs publics, un élan patriotique et surtout un culte de l’effort national.
Ici, industriels et politiques l’ont bien compris, vendre les produits de la région de Fukushima à peine un an après les premières fuites, c’est tout à fait faisable. Il y a deux arguments majeurs : le prix, mais surtout l’effort national, qui est la botte secrète du gouvernement japonais à chaque fois qu’il doit faire avaler une pilule douloureuse.
Pour moi, tout a commencé au supermarché hard discount, au rayon frais. Je vois une brique de thé glacé « Peach in Fukushima », et au début, je crois qu’il s’agit d’une traduction hasardeuse, me disant que Fukushima après tout, c’est peut-être aussi le nom de quelque chose d’autre. En fait non. C’est bien du Fukushima que l’on connaît qu’il est question, et ce qui vient de là-bas, ce sont les pêches dont le jus aromatise ce thé à hauteur de 2%.
Ce qui peut paraître surprenant, c’est la manière dont est gérée le marketing sur ce produit : Fukushima est mis en avant, comme un argument de vente. La mention est écrite en gros caractères rouges, comme si cela était vendeur. « This place gourmet », vous dit-on, voilà, si vous n’aviez pas suivi, Fukushima est passée de zone irradiée à zone gourmet.
Ne comprenant pas tout à fait les mécanismes d’un tel retournement de situation, les produits de Fukushima étant, dans mon schéma de pensée, bannis et mal vus, j’ai décidé de pousser l’enquête un peu plus loin.
Du brocoli irradié au supermarché, pas cher
La deuxième surprise concerne les fruits et légumes. Notamment les légumes verts qui ont la particularité d’emmagasiner beaucoup de radioactivité. Le brocoli japonais vient habituellement de la région de Fukushima, mais ces derniers mois, le Japon a importé beaucoup de brocoli américain. Là encore, retournement de situation ces derniers temps : on mise à présent tout sur le bon vieux brocoli japonais, c’est le seul disponible dans les magasins actuellement. Et il n’est pas cher, pas cher du tout. Environ 100 yens la tête, soit 1 euro, quand on voit le prix d’une salade ou d’un chou, c’est donné.
Je ne suis personnellement pas tentée d’y goûter mais ici tout le monde en achète. Ce prix si bas n’est pas la seule raison de son succès. Ce qui prime, c’est l’effort national. Le gouvernement fait de régulières interventions dans les media pour inciter la population à acheter les produits de la région irradiée dont l’économie en général et l’agriculture en particulier sont au plus mal. Et contre toute attente, cela fonctionne très bien.
Plus fou encore, on m’a rapporté une histoire assez étonnante : dans la région de Kyoto cet automne, des Japonais venaient de Fukushima vendre des pommes au porte-à-porte. Ils introduisaient leurs produits par un petit laïus très touchant sur leur province, expliquant les difficultés que traversent ses habitants, qui, en substance, crèvent de faim. Vous êtes émus pour ce discours, vous vous dîtes bon, je vais lui acheter une pomme radioactive, c’est combien ? Eh bien c’est très cher, bien plus cher qu’au supermarché où la pomme vaut déjà 3 ou 4 euros pièce, mais bon, c’est pour la bonne cause, vous faîtes un geste, vous payez. Mais la question reste entière : la mangerez-vous ?
Plus récemment, c’est la question du riz qui a fait surface. Le gouvernement a commencé une vaste campagne d’incitation à la consommation du riz de la préfecture de Fukushima, visant directement les seniors. Le Guardian avait réalisé un très bon article sur ce riz contaminé, banni du commerce, en novembre; il est consultable ici. Et puis en mars dernier, tout a changé. De nouveaux tests auraient été plus concluants.
La radioactivité « aurait moins d’effets néfastes sur les seniors »
Le gouvernement a multiplié les incitations à la consommation de ce riz, et la population et les industriels ont suivi. Ainsi de simples citoyens relaient eux-mêmes ces incitations, comme on peut le lire dans cet article tout à fait choquant du Japan Times, dans lequel on annonce carrément que la radioactivité « aurait moins d’effets néfastes sur les seniors »… Viser la frange âgée de la population pour soutenir l’économie de Fukushima, ce n’est pas une opération au hasard. C’est même très malin.
Au Japon, les seniors sont nombreux. Ils représentent donc un marché non négligeable. C’est également une population docile, qui a grandi avant, durant ou juste après la guerre, et a vécu l’heure du nationalisme triomphant, la violence, la reconstruction d’un pays ruiné, les pénuries alimentaires. Les papis et mamies japonais, ils n’ont peur de rien et savent mieux que quiconque ce que sont la ferveur patriotique et l’effort national. Ils sont prêts à prendre sur eux pour aider les agriculteurs de la préfecture sinistrée, et, argument sensible, les jeunes, en bref, l’avenir du pays.
Ajoutez à cela une confiance totale dans le bien fondé des intentions du gouvernement, et vous aurez une part de la population qui non seulement ne se rebelle pas, mais fait ce qu’on lui demande, et sera même proactive en ce sens.
Plus triste encore, et plus cynique de la part du gouvernement, si l’on incite les vieux et pas les jeunes, c’est évidemment parce que c’est moins risqué. Cela prouve bien qu’en termes de danger sanitaire, on n’est sûr de rien. L’idée serait finalement que les vieux vont de toutes façons bientôt mourir, alors c’est moins grave. Et comme ils ont l’esprit de sacrifice, ils seront prêts à suivre les ordres. Vu sous cet angle, c’est à pleurer.
Chaînes de restauration et riz contaminé : choisis ton camp
Du côté industriel, en ce qui concerne le riz de Fukushima, les chaînes de restauration japonaises font en ce moment des choix aussi économiques que politiques. D’un côté, il y a celles qui prennent le parti de la sécurité et de la prudence avant tout, comme le géant du donburi Sukiya. Quand on ne sert que des bols de riz toute la journée dans plus de 1000 restaurants à travers le Japon, la question de l’origine des produits est cruciale. Sukiya a décidé d’afficher des messages rassurants dans ses enseignes, précisant que le riz servi venait de Chine, puis plus récemment d’Australie. Avec ce genre d’initiative, on choisit son camp. On gagne des clients, mais on en perd aussi. Et surtout, politiquement, on se fait mal voir : on abandonne le pays alors qu’on pourrait l’aider dans une mesure considérable.
De l’autre côté, il y a Saboten, le spécialiste du tonkatsu, du porc pané qui, lui aussi, est servi avec du riz. Là, c’est tout l’inverse : Saboten précise dans ses restaurants que son riz vient du nord du Japon, dans un souci de solidarité. Economiquement, cela peut être intéressant si l’on considère le prix d’achat nettement plus bas de ce riz, Saboten doit faire des affaires. Par contre, le nombre de clients perdus à cette annonce ne doit pas être négligeable non plus. Mais l’image de la compagnie y gagne, car elle apparaît comme une sauveuse du petit paysan irradié, le grand qui tend la main au petit, et ici, on est sensible à ça.
Bref, les produits de Fukushima, bien qu’on ne soit pas encore sûrs de leurs effets sur la santé, sont désormais mis en rayon et même en tête de gondole, poussés par les supermarchés et certaines chaînes de restauration. Ils sont consommés à une échelle grandissante, surtout par la frange âgée de la population, les jeunes étant plus méfiants et moins sensibles à cette idée d’effort national. Les résultats des tests sur ces produits ne sont pas communiqués assez largement ni fréquemment pour que la confiance soit totale.
Il serait temps que le gouvernement lâche l’argument de l’entraide et prône la sécurité. On attend toujours. En espérant qu’aucun scandale de la filière agro-alimentaire n’éclate dans les années à venir. Je vous laisse sur un coucher de soleil sur Tokyo de toute beauté, aux couleurs de la fameuse pêche de Fukushima.
















Le prix des pêches de Fukushima aurait retrouvé 80% de sa valeur d’avant la catastrophe : http://www.yomiuri.co.jp/dy/national/T120827003056.htm